Pourquoi les malgaches sont-ils homophobes ?10 minutes de lecture

Pourquoi les malgaches sont-ils homophobes ?

En marge de la diffusion d’un extrait vidéo montrant le Pape François déclarant une approbation des unions civiles entre les personnes du même sexe, une polémique éclate à Madagascar suite aux déclarations d’un député qui projette de faire une proposition de loi visant à punir tout acte de propagande homosexuelle. Un texte qui pourrait bien valoir aux gays, lesbiennes et transexuelles malgaches d’être arrêtés et punis s’ils venaient à effectuer des gestes amoureux en public.

Retour sur cette polémique !

Déclaration du Pape sur les homosexuels : un montage vidéo subtil

Malaise dans les rangs des Catholiques (et des chrétiens) après la diffusion de « Francesco », un documentaire présenté mercredi 21 octobre à la Fête du cinéma de Rome et réalisé par Evgeny Afineevsky. On y voit un Pape François ouvert à la légalisation de l’union civile entre les personnes du même sexe. Bien sûr, cette déclaration n’a pas manqué de susciter une pluie de réactions de par le monde, que ce soit des invectives ou bien des éloges.

La phrase du successeur de Saint-Pierre à propos des homosexuels s’insère en réalité dans un montage astucieux tiré d’une interview de 2019, qui a produit une certaine confusion.

Dans son documentaire, Evgeny Afineevsky raconte l’histoire d’Andrea Rubera, un homosexuel en couple, qui est venu à la rencontre du chef de l’Église catholique pour intégrer ses 3 enfants dans sa paroisse. La séquence vidéo qui suit montre ensuite le Pape François aborder le sujet des unions civiles.

« Les homosexuel(les) ont des droits à être dans une famille, ils sont enfants de Dieu, ils ont le droit à une famille. On ne peut pas expulser quelqu’un d’une famille ou lui rendre la vie impossible pour cette raison. Ce que nous devons faire, c’est une loi d’union civile, car ils ont le droit à une couverture légale. C’est ce que j’ai défendu. »

Ce discours est tiré d’un interview du souverain pontife par Valentina Alazraki, une journaliste mexicaine et correspondante au Vatican de Noticieros Televisa.

Cependant, ces phrases, qui refont surface aujourd’hui, n’ont pas été incluses dans le montage final de l’interview.

Cette situation incongrue a donc le mérite de soulever quelques questions : pourquoi cette séquence a été coupée ? Et surtout, comment le documentariste Evgeny Afineevsky s’est procuré cet extrait ? Des questions qui ne seront probablement jamais entendues et auxquelles on n’aura jamais de réponses !

Quoi qu’il en soit, on peut en conclure que le pape François s’est montré clément quant à l’union civile des couples homosexuels. Mais il n’a jamais soutenu le mariage homosexuel. D’ailleurs, rappelons que le Saint-Père a déjà défendu cette position dans un livre d’entretiens réalisé avec le sociologue français Dominique Wolton publié en 2017.

« Le “mariage” est un mot historique. Depuis toujours dans l’humanité, et non pas seulement dans l’Église, c’est un homme et une femme. On ne peut pas changer ça. C’est la nature des choses. » déclarait le pape François tout en poursuivant « “Le mariage”, c’est un homme avec une femme. Appelons l’union du même sexe “union civile” (…) Il ne s’agit pas d’un mariage, mais d’une union civile. »

À Madagascar, cette polémique prend une tout autre tournure

Et la polémique est loin d’être close dans le monde, surtout dans les pays « chrétiens ».

À Madagascar, le cardinal Tsarahazana de Tamatave n’a pas hésité à faire une mise au point. Il a exhorté les Malgaches à ne pas croire les informations martelées par la presse occidentale « Faire dire au pape ce qu’il na pas dit » annonce le président de la Conférence des évêques de Madagascar. « Les phrases du pape en espagnol ont été délibérément déformées dans sa traduction en italien lors du lancement du documentaire », ajoute-t-il.

Par ailleurs, le député d’Ampanihy Ouest, Keron Idéalson, est même allé jusqu’à vouloir proposer une loi pour pénaliser les relations homosexuelles. « Nos textes sur le mariage ne stipulent pas l’interdiction du mariage entre deux individus de même sexe, ou entre deux individus dont l’un a changé de sexe. Il est nécessaire d’apporter des précisions. Le mariage ne doit être valide qu’entre un homme né homme et une femme née femme. Nous avons le devoir de protéger nos générations futures contre ces comportements qui détruisent nos valeurs », déclare le député.

Les textes qu’il va proposer visent notamment à pénaliser :

  • Les comportements jugés « à caractère sexuel » en public
  • La célébration d’un mariage homosexuel par des religieux ou des autorités civiles

Et cette proposition a de fortes chances d’être adoptée. D’autant plus que les sociétés civiles à l’instar du KMF/CNOE veulent l’appuyer. Rappelons d’ailleurs que la présidente de l’Assemblée Nationale Christine Razanamahasoa a d’ores et déjà communiqué qu’« aucun texte favorisant le mariage pour tous ne passera pas dans la chambre basse ».

Contre-attaque de la communauté LGBT+

Cette proposition de loi a bien évidemment provoqué un tollé du côté de la communauté LGBT +. Emy Ga, une militante transgenre malgache, n’a pas manqué de réagir face aux récentes déclarations de Keron Idéalson. « Ce projet de loi est discriminatoire. La communauté LGBT malgache n’a jamais réclamé l’officialisation du mariage entre des personnes du même sexe. Tout ce que nous voulons, c’est lutter contre la mise à l’écart des LGBT et la LGBTphobie. »

Dans la vidéo publiée sur sa page Facebook, la militante en a d’ailleurs profité pour lancer une pique à l’endroit des chrétiens : « La société malgache a toujours accepté les LGBT, surtout en Imerina et chez les Sakalava. C’est lorsque le christianisme a été introduit dans notre pays que le soatoavina malagasy a été bouleversé ». Et de continuer « Les LGBT malgaches et leurs alliés internationaux sont prêts à s’opposer contre cette proposition de loi. Nous n’hésiterons pas à lutter, car nous sommes en danger ! »

Homosexualité à Madagascar : qu’en est-il vraiment ?

La société malgache est généralement tolérante avec les homosexuels. Mais au regard de ces récents évènements et des différentes réactions qui fusent sur les réseaux sociaux, force est de constater qu’une frange de la population est encore homophobe et transphobe.

Pourquoi certains Malgaches réprouvent-ils l’homosexualité ? La première raison est certainement une résistance naturelle au changement, c’est-à-dire une sorte de conservatisme. Mais la virulence de certaines critiques entendues sur les plateaux télé et les réseaux sociaux laisse supposer que l’homophobie prend une part considérable.

La haine des LGBT existe bel et bien à Madagascar et motive certains à aller jusqu’au crime. Le meurtre d’un travesti en 2019 à Mahajanga n’est que l’envers du décor. Plus d’une trentaine de cas d’homophobie sont reçus par le bureau de l’ONG réseau Madagascar Solidarité LGBT chaque semaine. L’homophobie se manifeste généralement par des agressions physiques ou verbales, basées sur des jugements d’apparence.

Pour les opposants, les motivations sont dans la plupart des cas d’ordre religieux. En effet, la radicalisation du discours contre homosexualité vient majoritairement des « conservateurs » issus des plus grandes religions installées à Madagascar.

Pour d’autres encore, l’homosexualité est un pas de plus vers la décadence de la société occidentale. Accepter l’union des homosexuels « perturberait » les bases du « soatoavina malagasy ».

D’un autre côté, l’argumentaire des personnes favorable à la lutte contre la discrimination des LGBT repose principalement sur la revendication à l’égalité. En tant que Malgaches, ils doivent jouir de droits égaux aux autres. Dans une république laïque (et NON CHRÉTIENNE), l’égalité des droits entre les citoyens est un principe fondamental.

À ceux qui craignent pour l’effondrement du « soatoavina malagasy », ils rétorquent que les homosexuels ont toujours existé dans la Grande Ile et n’ont nullement perturbé les valeurs malgaches.

La grande majorité des LGBT à Madagascar sont souvent en première ligne pour la défense de leurs droits, sans doute parce qu’ils connaissent ce que représentent leurs combats quotidiens pour se voir acceptés et reconnus, malgré une orientation sexuelle qu’ils n’ont pas choisie.

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Facebook, le défouloir des homophobes à Madagascar

Le nombre d’agressions verbales à l’encontre des homosexuels, ces derniers jours, a nettement augmenté. Cette hausse exponentielle témoigne d’une homophobie bien enracinée dans la société malgache, et qui a ressurgi à l’occasion de faits d’actualité comme la déclaration du Pape et l’éventuelle proposition de loi du député Keron idéalson.

Et à Madagascar, les réseaux sociaux, particulièrement Facebook, sont des lieux propices à la prolifération de discours haineux qui fragilisent la communauté LGBT.

À titre d’exemple, les menaces et les invectives virulentes sont légion en commentaires des publications de page Facebook malgache en lien avec l’homosexualité, lorsque la modération des pages n’est pas assurée.

Par ailleurs, il est actuellement difficile, voire impossible, de s’exposer en tant que personne LGBT, surtout pour un homme. Car il faut savoir que les agressions homophobes physiques et verbales touchent principalement (pour ne pas dire intégralement) la gent masculine. Les manifestations LGBTphobies prennent plusieurs formes : rejet, insultes, discrimination, diffamation, menaces, harcèlement, outing

Et malheureusement, face à l’ampleur des LGBTphobies sur Internet, les autorités et les grands acteurs politiques ne réagissent pas au risque d’être taxé d’« avocat du diable ».

Un homophobe peut tout à fait changer

En réalité, l’homophobie n’est pas quelque chose de naturel, mais de culturel. Il est donc tout à fait possible de faire changer le point de vue des personnes homophobes. Leurs expériences de vie et leurs rencontres avec des personnes homosexuelles vont considérablement jouer dans ce processus de changement. Il est important de réussir à se débarrasser des préjugés négatifs concernant l’orientation sexuelle d’une personne et de démystifier les croyances homophobes qui ont pu leur être inculquées aux jeunes enfants.

Nous ne devons pas oublier que ce ne sont pas les gays qui ont un problème, mais les personnes qui jugent et qui pensent qu’ils peuvent décider de ce que les personnes homosexuelles ont le droit ou pas de faire au nom de la religion.

Les Malgaches peuvent être pour la désapprobation de l’homosexualité, mais pas pour l’homophobie, chose bien différente. Surtout lorsqu’il s’agit de violences physiques et verbales commises au nom d’un Dieu. Ici, il n’est pas question d’aller sur le terrain de la théologie qui n’est pas à la portée de tous, mais de venir sur le terrain des droits humains qui nous concerne tous.

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